Le Crapaud ou Chancre ou Canker : Pododermatite Chronique Hypertrophique.

Les origines du canker sont multiples et ne sont pas encore tout à fait élucidées. Les cas étant peu fréquents, cette pathologie est souvent ignorée ou mal connue des propriétaires de chevaux mais aussi des maréchaux ferrants et/ou des vétérinaires. Son nom médical exact est une Pododermatite Chronique Hypertrophique (PDCH) « Pododermatite » pour infection de la peau, « Chronique » car périodique et « Hypertrophique » parce qu’il y a un développement anormalement important d’un tissu ou d’un organe. Elle est non tumorale. Ce n’est donc pas « un cancer » du pied puisqu’il y a absence de tumeur (même bénigne).

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Contrairement au thrush (pourriture du pied) qui affecte 5 000 000 de chevaux régulièrement aux USA ainsi qu’environ 4 000 000 d’individus en Europe, le canker est, heureusement, relativement rare (bien qu’aucune étude n’a été conduite afin de déterminer sa prévalence).
Il s’agit par contre d’une pathologie grave qui peut être fatale si des traitements appropriés ne sont pas prodigués.

Le canker est une maladie inflammatoire chronique du derme du pied accompagnée de lésions souvent profondes et infectées qui secrètent beaucoup de pus (odeur très nauséabonde, fétide).

Elle présente également des tissus surélevés, mous, d’aspect caséeux (de fromage mou ou de yaourt), humide et proliférant, avec une vascularisation importante. Le parage des tissus hypertrophiques (des tissus ayant un développement anormalement important) provoque une hémorragie abondante et peut être très douloureux au touché.
Les bourrelets sont souvent enflés et le cheval à difficile de poser le pied voire de se déplacer. Des excroissances de corne sont fréquemment bien visibles à l’arrière de la fourchette et il n’est malheureusement pas rare de constater que plusieurs pieds peuvent être atteints de manière simultanée.
Une autre caractéristique de la PDCH, qui explique peut-être son nom anglais (canker), est sa tendance envahissante à s’étendre facilement de la lésion initiale (par exemple, la fourchette ou le talon) à l’ensemble des tissus voisins incluant le chorion de la sole et la paroi du sabot.

Ce phénomène débute par une hypertrophie chronique des tissus produisant la corne du pied, c’est-à-dire par une croissance excessive due à l’augmentation de la taille des cellules.
Ces tissus dégénérés, de très mauvaise qualité, sont ensuite très facilement contaminés par toute une série de germes pathogènes (bactéries, champignons, protozoaires) d’où l’émergence rapide d’infections profondes, purulentes et étendues.
Les bactéries isolées et caractérisées sont très variées.

A titre d’exemple, elles sont du genre Spirochaeta (des bactéries spiralées au corps souple, sans paroi rigide), des bactéries basophiles (vivant dans des milieux alcalins – ammoniaque – urine), Fusobacterium Necrophorum ou Dichelobacter Nodosus (gram négatif) qui vivent à l’abri de l’oxygène de l’air (anaérobie), gram positif du genre Bacillus et bien d’autres encore. Elles se propagent via les sols (pâtures et/ou litières humides, sols boueux) où elles sont capables de survivre plusieurs semaines si l’humidité et les températures leur sont favorables à savoir en moyenne supérieures à 10°C. Les réservoirs de ces germes sont localisés chez tous les animaux infectés, et pas uniquement les équidés mais aussi les bovins, les caprins, etc.
Concernant les champignons, les individus recensés sont du genre Trichoderma sp, Mucor sp, Aspergillus Glaucus sp, et le Gliocladium sp, par exemple. Tous ces champignons (et la liste n’est pas exhaustive) sont cosmopolites, c’est-à-dire qu’on les rencontre dans la plupart des régions du monde. Ils sont aérobics, ils vivent donc en présences de l’oxygène de l’air. Ils se développent sur des substrats variés, riches en matières organiques : litières animales, fumiers, excréments, boues, eaux souillées, déchets végétaux, etc….raison pour laquelle on les dénomme également « saprophages ».

En comparaison à la pourriture « classique » du pied (thrush), fréquente et bien connue, le canker présente une série de signes bien distinctifs.
Tout comme le thrush, il a une composante infectieuse.
Les souches bactériennes et mycosiques (champignons) que l’on retrouve aussi bien au sein d’un thrush que d’un canker sont identiques ou fort voisines.
Par contre, en présence d’un canker on constate une forte réaction inflammatoire ainsi qu’une accélération et un renouvellement anarchique et chaotique des tissus conjonctifs et sous-jacents du sabot (kératine). Ces derniers prennent alors un aspect gélatineux, blanchâtre dépourvu de consistance.
Beaucoup d’études et de recherches ont été conduites ces dernières années mais les causes exactes restent indéterminées.
Une faiblesse immunitaire systémique (générale) ou localisée expliquerait les cas de canker observés chez des animaux non exposés aux divers problèmes de salubrité identifiés comme responsables de l’émergence de la maladie. En raison des difficultés et de la longueur du traitement, cette pathologie est souvent considérée comme incurable.
Si la maladie est découverte et donc diagnostiquée avant que le pied n’ait subi des dommages importants, le pronostic est favorable. Cependant, ce dernier sera souvent très réservé si les structures sensibles du sabot sont malheureusement déjà atteintes.

D’où l’importance de ne pas attendre, d’agir vite en faisant appel au vétérinaire.

Les facteurs favorisant le développement d’un canker :

L’utilisation inappropriée par les propriétaires de nombreux traitements topiques (usages locaux) souvent caustiques, corrosifs, agressifs, irritants ou inefficaces pour traiter le pourrissement de la fourchette, provoque une irritation chronique du derme et donc une inflammation.
Un pourrissement répétitif et profond de la fourchette en l’absence de traitement efficace est un facteur déclenchant du canker.
Les manques d’hygiène des pieds et/ou environnementaux (box), l’excès d’humidité, les endroits renfermés, mal aérés, sont des vecteurs extrêmement favorables et déterminants à l’apparition de la maladie.
La matière organique (fèces-urines) en décomposition dégage de grande quantité d’ammoniaque, une substance très irritante qui au contact constant des structures sensibles du pied conduit à la formation de lésions et d’irritations inflammatoires.

L’origine peut-être également traumatique et donc apparaître à la suite, d’une blessure (seimes, encastelures, lésions lamellaires, etc.)
Des facteurs saisonniers relatifs aux conditions climatiques sont également rapportés. Des périodes chaudes et humides sont favorables à l’émergence de la maladie.
Les chevaux aux talons longs sont plus sujets à contracter cette maladie ainsi que, semble-t-il, les chevaux lourds aux fanons abondants. Ce dernier point est parfois mentionné mais peu documenté.

Les traitements:

Les traitements doivent obligatoirement être réalisés par des vétérinaires.

L’approche chirurgicale:

La thérapie consiste à débrider et à cureter chirurgicalement toutes les parties d’épiderme d’aspect anormal, jusqu’aux couches inférieures, à l’aspect rosé, ferme et non exsudatif.
Selon la gravité et le nombre de pieds atteints par la maladie, une anesthésie locale ou générale sera nécessaire.

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L’intervention chirurgicale peut être longue car il est impératif de cureter tous les tissus anormaux, en explorant avec patience toutes les anfractuosités. Les tissus à cureter sont souvent de nature molle, les instruments utilisés doivent donc être extrêmement coupants.
Même avec l’application d’un bandage antiseptique pendant les 12 à 24 heures qui précèdent l’intervention, le champ opératoire n’est jamais stérile, car une importante concentration de germes pathogènes existe toujours autour des tissus atteints par le canker.
Il n’est malheureusement pas rare de devoir intervenir chirurgicalement à plusieurs reprises. En effet, malgré toutes les précautions opératoires prises par le vétérinaire, il arrive parfois que la maladie ne soit pas totalement contrôlée et que des récidives réapparaissent pendant la convalescence.

Des soins seront prodigués tous les deux ou trois jours afin d’aider toutes les structures du pied à se reconstruire. Pendant toute cette période, un programme de nettoyage soigneux des résidus nécrotiques (tissus morts) et autres petits débris tissulaires sera réalisé à l’aide d’une petite brosse douce (brosse à dents) en veillant à ne pas irriter les tissus sains et l’usage d’antiseptiques (antibiotiques) sera souvent nécessaire afin d’éviter les surinfections.
Le pied sera enveloppé dans un bandage. La litière sera propre et sèche.

Les essais thérapeutiques:

Beaucoup d’essais thérapeutiques ont été réalisés seuls ou en combinaison avec la chirurgie afin de tenter de soigner le canker.
Parmi ceux-ci, on trouve des solutions de formol (souvent à 10%), des mélanges à parts égales de phénol et d’iode, du goudron de Norvège, de l’acide sulfurique, des corps gras comme par exemple du saindoux et bien d’autres encore…
Toutes ces préparations sont à proscrire car irritantes, caustiques, dangereuses ou favorables aux développements infectieux (goudron de Norvège, corps gras). Les antibiotiques en usage systémique (général) ou topique (local) sont souvent nécessaires ou conseillés (Pénicilline – Sulfapyridine – Métronidazole).

Deux études intéressantes relatives à des essais de nouveaux traitements ont été conduites au cours de ces 10 dernières années.

Une première réalisée par le Dr Stephen E. O’Grady et son équipe (clinique équine « Northern Virginia Equine » en Virginie – USA) et une seconde réalisée par le Dr Hans Castelijns (clinique vétérinaire de Cortona – Italie).

La première étude consistait à réaliser un suivi post opératoire au moyen d’applications topiques (locales) d’un mélange à 10% de peroxyde de benzoyle dans de l’acétone associé au métrodinazole.

Les soins étaient quotidiens et prodigués jusqu’à l’apparition d’un tissu kératinisé de consistance normale. Des antibiotiques ont été préconisés par voie orale (chloramphénicol et oxytétracycline) bien que les auteurs estiment que les résultats obtenus relèvent uniquement de l’emploi du traitement expérimental.

La combinaison du débridement et d’un curetage chirurgical approfondi couplé à l’usage topique de la solution de peroxyde de benzoyle dans l’acétone et le métronidazole ont donné des résultats fort intéressants, satisfaisants, cohérents et prévisibles dans 56 cas, entre 1998 et 2004. Une seule récidive a été observée.

Un problème majeur demeure toutefois : l’usage au quotidien du peroxyde de benzoyle solubilisé dans l’acétone.

En effet, le peroxyde de benzoyle est un produit extrêmement réactionnel. Il s’agit d’un explosif à l’état sec. Son stockage sous forme solide ne peut être effectué que lorsqu’il est humecté de 30 % de sa masse avec de l’eau. Il est irritant. Pour ces raisons, il ne peut être disponible qu’en doses de 4 % à 5 %.

L’acétone est un solvant hautement inflammable, irritable et toxique.

Il y a donc des risques réels lors de la préparation, du stockage et de l’utilisation de ce type de remède en dehors d’un cadre expérimental et/ou professionnel parfaitement sécuritaire.

Dans la seconde étude, l’auteur mentionne avoir traité avec succès 65 cas de canker sur un total de 67. Les deux échecs ne pouvant pas être directement attribués à la préparation testée.

L’approche est identique, un débridement ainsi qu’un curetage chirurgical complet et minutieux accompagné d’un suivi post opératoire cette fois composé d’un mélange poudreux 50/50 d’acide picrique et d’acide salicylique. Ce traitement est renouvelé tous les deux ou trois jours jusqu’à l’apparition d’un tissu kératinisé de consistance normale. On observe la disparition des phénomènes exsudatifs entre deux à six semaines après l’intervention chirurgicale.

Les difficultés mentionnées par l’auteur sont :

« Les problèmes pratiques peuvent se résumer à la difficulté de trouver de l’acide picrique en poudre sèche, en raison de sa forte affinité pour les molécules d’eau sous forme non hydratée, ce qui rend efficace son action en profondeur sur des tissus humides, exsudatifs. L’acide picrique est également peu agréable à utiliser pour l’opérateur, car il est irritant pour la peau et les muqueuses et toxique par ingestion »

Il est en effet très difficile de trouver de l’acide picrique non hydraté et ce pour deux raison:

  1. Sa forte capacité à fixer l’eau (simplement l’humidité de l’air ambiant.
  2. L’acide picrique hydraté ou non est un produit extrêmement dangereux à manipuler car explosif ! Sa forme hydratée (au-delà de 30%) est un peu plus stable mais reste néanmoins dangereuse. Il ne peut être conditionné et stocké que dans des récipients en verre (pas en cristal qui contient du plomb) et encore moins dans des récipients en métaux (cuivre, etc.) car cet acide forme alors facilement des picrates, extrêmement instables et explosifs.

Il y a donc également des risques réels de préparation, de stockage et d’utilisation de ce type de remède en dehors d’un cadre expérimental et/ou professionnel parfaitement contrôlé.

L’acide salicylique est quant à lui un produit naturel sécuritaire extrait du saule ou du petit thé des bois (forêt boréale) aux vertus anti-inflammatoires bien connues.

Vers une nouvelle approche thérapeutique :

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Au regard de toutes ces difficultés, il nous est apparu nécessaire d’engager de nouvelles recherches en examinant le potentiel thérapeutique des substances naturelles, sécuritaires et efficaces.

Le curcuma, une plante de la famille du gingembre (Zingibéracée) aux vertus anti-inflammatoires et anti-oxydantes puissantes et bien documentées a retenu notre attention.

Notre centre de recherches a développé une préparation liquide d’extraction des principes actifs de cette plante, appelée le Canker Care. Plusieurs cliniques vétérinaires équines canadiennes et européennes collaborent aux essais de ce nouveau traitement.

Les premiers résultats (5 chevaux pour un total de 9 pieds atteints de canker) sont fort encourageants. La méthodologie est identique : un débridement ainsi qu’un curetage chirurgical complet et minutieux accompagné d’un suivi post opératoire avec le Canker Care.

Le traitement est renouvelé tous les jours ou tous les deux ou trois jours (selon la gravité des cas et/ou des modalités pratiques) jusqu’à l’apparition d’un tissu kératinisé de consistance normale. On observe la disparition des phénomènes exsudatifs au bout de deux à quatre semaines après l’intervention chirurgicale.

Sur les 5 chevaux actuellement soignés avec le Canker Care, un seul échec (partiel) a été observé à la suite d’une insuffisance du suivi post opératoire de la part du propriétaire.

Canker Care représente donc un espoir mais aussi une perspective thérapeutique intéressante afin de pouvoir enfin guérir le canker à l’aide d’un produit à la fois naturel et sécuritaire.